Raymond Destouesse vit à cinq minutes à pied du port de Soulac-sur-Mer, dans une maison dont les fenêtres donnent sur l'estuaire. Sur la table basse du salon, entre deux tasses de café, il a posé quatre carnets de bord reliés de toile noire, couverts d'une écriture serrée au stylo bleu. Ces carnets contiennent trente années de pilotage sur la Gironde — trente ans à monter à bord de navires marchands, de tankers et de vraquiers pour les guider depuis le poste de pilotage des Arros jusqu'aux quais de Bordeaux ou de Pauillac.
« La Gironde, dit-il en repoussant un carnet vers nous, ce n'est pas un fleuve. C'est un organisme vivant. Les bancs bougent d'une saison à l'autre. En 1987, on a déplacé trois bouées de chenaux en moins de six semaines parce que le Banc de Talais avait migré vers l'est. J'avais des collègues qui naviguaient en Méditerranée — pour eux, la carte était vraie. Pour nous, la carte était une approximation. » Raymond a commencé sa carrière en 1971, après une formation à l'École Nationale de la Marine Marchande de Bordeaux et deux ans comme second sur des caboteurs côtiers. Il est devenu pilote de première classe en 1979 et n'a pris sa retraite qu'en 2001.
« Je connaissais chaque bouée par son prénom. La tourelle de Saint-Nicolas, je savais exactement comment elle sonnait quand il y avait du clapot. »— Raymond Destouesse, pilote de la Gironde (1971–2001)
Ce qui frappe dans ses récits, c'est la familiarité presque affectueuse qu'il entretenait avec les aides à la navigation. « Je connaissais chaque bouée par son prénom, plaisante-t-il. La tourelle de Saint-Nicolas, je savais exactement comment elle sonnait quand il y avait du clapot. Le feu de Richard — l'ancien bateau-feu — avait un battement légèrement irrégulier sur la fin, avant qu'ils le retirent du service en 1994. Je le reconnaissais à un mille. » Ces micro-connaissances, accumulées sur des décennies, constituent précisément le type de savoir que notre section s'efforce de préserver avant qu'il ne disparaisse avec ceux qui le détiennent.
Nous avons enregistré six heures d'entretien avec Raymond au cours de l'hiver dernier. Il nous a décrit la procédure d'embarquement par mauvais temps sur un pétrolier de deux cents mètres, l'angoisse des nuits de brouillard dense avant le GPS généralisé, et la solidarité entre pilotes lors de l'accident du cargo Angoc en février 1983, échoué sur le plateau nord de Cordouan. Il a également annoté pour nous plusieurs cartes marines de l'époque, indiquant d'une croix les emplacements exacts de bouées aujourd'hui disparues et dont aucune archive officielle ne conserve la trace précise.
« Les archives écrites disent ce qui existait. Les hommes disent comment ça fonctionnait, ce que ça représentait, pourquoi ça comptait. »
Ce travail de collecte orale est au cœur de notre mission. Les archives écrites disent ce qui existait ; les hommes disent comment ça fonctionnait, ce que ça représentait, pourquoi ça comptait. Raymond nous a aussi mis en contact avec deux anciens collègues, l'un installé à Royan, l'autre à Meschers, qui ont accepté d'être interviewés à leur tour. Nous cherchons également à retrouver des témoins ayant travaillé au service des phares et balises entre 1960 et 2000 — gardiens de phares, techniciens de maintenance, agents de la subdivision de Bordeaux.
Si vous êtes l'un de ces témoins, ou si vous connaissez quelqu'un qui l'est, écrivez-nous à l'adresse indiquée en bas de page. Chaque entretien est enregistré avec l'accord du témoin, transcrit et versé à nos archives — consultables sur rendez-vous. Raymond, lui, est déjà en train de relire ses carnets pour notre prochain entretien. « Il y a au moins deux cents histoires là-dedans, dit-il. Autant les raconter pendant que je m'en souviens encore bien. »